
Éditorial — Vendredi 9 octobre 2026
Alors que la crise haïtienne continue de mettre à rude épreuve les institutions, la sécurité publique et la confiance des citoyens envers leurs dirigeants, une rencontre tenue à l’hôtel Kinam, le vendredi 9 octobre, vient remettre au centre du débat national la question fondamentale de l’avenir politique du pays : comment construire une gouvernance capable de rassembler les forces vives de la nation autour d’une vision commune de sortie de crise ?
Des personnalités présentées comme crédibles et acceptées par différents secteurs de la société haïtienne, notamment la société civile, la jeunesse, les organisations de femmes, les journalistes et les syndicalistes, se sont réunies afin d’adopter le manifeste de l’Assemblée du Consensus national. Ce document, ratifié par les différents acteurs, partis politiques et secteurs de la société représentés dans cette démarche, propose une nouvelle architecture de gouvernance destinée à répondre aux défis politiques et institutionnels du pays.
Au cœur de cette proposition figure la mise en place d’un Exécutif bicéphale, accompagné d’un nouveau gouvernement composé de technocrates et dirigé par un Premier ministre. Au-delà de la configuration institutionnelle envisagée, cette démarche soulève une interrogation essentielle : Haïti peut-elle trouver dans un consensus national suffisamment inclusif les bases d’une autorité publique capable de restaurer la confiance, de rétablir la sécurité et de préparer des élections crédibles ?
Le consensus, une nécessité qui exige des garanties
Depuis plusieurs années, les crises politiques successives ont révélé les limites des arrangements institutionnels qui ne reposent pas sur une adhésion suffisamment large des forces nationales. Les accords se succèdent, les engagements sont annoncés, mais les attentes de la population demeurent considérables.
Dans ce contexte, le manifeste adopté au Kinam entend inscrire la recherche d’une solution dans une logique de concertation et de responsabilité collective. La participation de secteurs aussi divers que la jeunesse, les femmes, les journalistes, les syndicalistes et les organisations de la société civile traduit la volonté d’élargir le débat au-delà des seuls cercles traditionnels du pouvoir politique.
Toutefois, le consensus ne saurait se réduire à une addition de signatures ou à un compromis entre dirigeants. Sa véritable valeur dépendra de la représentativité des participants, de la transparence des engagements pris, de la capacité à intégrer les voix divergentes et, surtout, de la volonté de traduire les principes annoncés en décisions concrètes.
Un consensus national digne de ce nom doit être un instrument de responsabilité publique, et non un simple mécanisme de partage des fonctions institutionnelles.
Un Exécutif bicéphale et un gouvernement de technocrates : quelles priorités ?
La proposition d’un Exécutif bicéphale et d’un gouvernement composé de technocrates pose la question de l’équilibre entre légitimité politique, compétence administrative et efficacité gouvernementale.
Dans une période marquée par l’insécurité, les difficultés économiques, l’affaiblissement des services publics et la demande pressante d’élections, la composition des nouvelles autorités ne pourra constituer une réponse suffisante en elle-même. Il faudra également définir clairement les responsabilités de chaque composante de l’Exécutif, prévenir les conflits de compétences et établir des mécanismes de contrôle et de reddition de comptes.
Le recours à des technocrates peut contribuer à renforcer la capacité de gestion de l’État, à condition que leur mandat soit précis, que leurs décisions soient transparentes et que leur action réponde aux priorités de la population. La compétence technique doit servir une vision nationale clairement définie, et non se substituer à la légitimité, à la participation citoyenne ou à l’obligation de rendre compte.
La priorité devra être de rétablir les conditions minimales de sécurité, de soutenir les populations affectées par la crise, de remettre les institutions au service des citoyens et de créer les conditions nécessaires à l’organisation d’élections crédibles, inclusives et transparentes.
La jeunesse et les autres forces sociales doivent être des acteurs, pas des figurants
L’un des enjeux majeurs de toute initiative de consensus national réside dans la place accordée aux forces sociales qui réclament depuis longtemps une participation réelle aux décisions publiques.
La jeunesse haïtienne, les organisations de femmes, les syndicats, les professionnels des médias et les acteurs communautaires ne peuvent être sollicités uniquement lorsque la crise atteint son paroxysme. Leur contribution doit s’inscrire dans la définition des politiques publiques, le suivi des engagements gouvernementaux et la préparation d’un processus électoral ouvert à toutes les catégories de citoyens.
La jeunesse, en particulier, ne doit pas être considérée uniquement comme une force de mobilisation. Elle représente aussi une réserve de compétences, d’initiatives et de propositions pour renouveler les pratiques politiques et administratives du pays.
De même, la participation des femmes, la liberté d’expression, le rôle des journalistes et la capacité des organisations syndicales à défendre les intérêts des travailleurs constituent des dimensions essentielles d’un processus politique réellement inclusif.
Le défi est donc de transformer la diversité des participants en une véritable capacité d’action collective.
Le véritable test sera celui des résultats
L’adoption du manifeste de l’Assemblée du Consensus national constitue une étape dans une démarche de concertation politique. Mais son importance réelle se mesurera à la suite qui lui sera donnée.
Les citoyens attendent des réponses concrètes : une amélioration de la sécurité, un fonctionnement plus efficace des institutions, une gestion transparente des ressources publiques, des mesures en faveur des populations les plus vulnérables et une feuille de route crédible vers le renouvellement démocratique des autorités.
Les acteurs réunis au Kinam devront donc préciser les mécanismes de mise en œuvre de leurs propositions, les critères de désignation des responsables, les garanties d’indépendance institutionnelle et les modalités de suivi des engagements. Ils devront également démontrer que leur démarche peut accueillir les secteurs absents ou encore réservés, sans prétendre parler au nom de toute la nation avant que cette représentativité ne soit établie.
Car le consensus ne se décrète pas : il se construit par l’écoute, la transparence, le respect des engagements et la recherche permanente de l’intérêt général.
Haïti a besoin d’un accord sur l’essentiel
À l’heure où le pays cherche une issue à une crise multidimensionnelle, le manifeste adopté au Kinam remet sur la table une question déterminante : quelle transition politique peut créer les conditions d’un retour durable à l’ordre constitutionnel et à la souveraineté populaire ?
La réponse ne dépendra pas uniquement du choix d’un Exécutif bicéphale, de la formation d’un gouvernement de technocrates ou de la désignation d’un Premier ministre. Elle dépendra aussi de la capacité des responsables à placer la sécurité, la justice, la transparence, la participation citoyenne et les élections au-dessus des intérêts particuliers.
Haïti n’a pas seulement besoin d’un nouvel arrangement politique ; elle a besoin d’un engagement national vérifiable, assorti d’objectifs précis et de résultats mesurables.
Le manifeste de Kinam pourra contribuer à cette recherche s’il devient le point de départ d’un dialogue plus large, d’engagements publics clairement définis et d’une action cohérente en faveur de la population.
L’histoire jugera cette initiative non pas uniquement à travers les personnalités réunies autour de la table, mais surtout à travers ce qu’elles auront réussi à construire pour le pays.
Car, au-delà des ambitions politiques et des équilibres institutionnels, une seule exigence devrait guider toutes les décisions : faire passer l’intérêt national avant les intérêts particuliers et rendre au peuple haïtien la confiance dans son avenir démocratique.